Accueil 4e de couverture Extraits Commentaires Lancements Achat Contact


Les Éditions Tadine :




Extrait


Préambule :

St-Rémy-du-Plain - 6 mai 1943
Fernande est réveillée tôt ce matin par Berthe sa nourrice qui très vite, a mis son fichu sur la tête et l’a entrainée dehors. Elle la tire par la main :
— Vite Fernande, ne traîne pas; nous allons rater le car !
Le car, qu’est-ce donc ?
Assise sagement sur la banquette, la fillette de 26 mois essaie de regarder par la fenêtre, mais elle est si petite encore. Elle ne voit que la cime des arbres qui bordent la route et les poteaux électriques qui défilent sous ses yeux, ce qui lui donne mal au cœur. Malgré les secousses du car sur la route cahoteuse, elle finit par s’assoupir un peu, la tête appuyée sur le bras de Berthe… c’est long 90 km. Elle l’entend parler avec sa voisine, comme dans un rêve…
— J’ai reçu une lettre de l’Assistance publique : la petite va être adoptée : je dois la reconduire aujourd’hui au Mans…
La voix du chauffeur la réveille en sursaut :
— Terminus… tout le monde descend.
De nouveau, il faut marcher. L’enfant peine à suivre Berthe qui presse le pas. Elles arrivent sur une grande place qu’il leur faut traverser. Les voitures bruyantes et rapides les frôlent et elle a peur. Sa petite main, au creux de celle de sa nourrice, perçoit sa crainte à elle aussi. Elles entrent dans un grand bâtiment; il n’y en a pas d’aussi hauts et larges dans son village ! Un escalier qu’elle a peine à monter, des couloirs longs, sombres et sonores… et elle trottine toujours, de plus en plus essoufflée, jusqu’à un étroit bureau où un homme les attend.
— Bonjour Monsieur Autissier, voici Fernande.
— C’est bien ! Veuillez s’il vous plaît signer ce document…
Berthe s’exécute et ensuite dépose sur le bureau un petit sac contenant quelques vêtements. Puis, elle la regarde étrangement, l’embrasse et quitte la pièce.
La petite, au bord des larmes, reste seule avec ce monsieur qu’elle ne connait pas.
— Fernande, assieds-toi sur cette chaise; j’en ai encore pour quelques minutes et nous irons déjeuner à la maison.
Sa voix est chaude et grave ; il caresse doucement ses cheveux bouclés et lui donne un bonbon pour patienter. Il retourne se plonger dans son travail. Elle sent parfois son regard sur elle. Timidement, elle regarde partout autour d’elle; la pièce est triste. Sur le bureau, une photo attire son attention : elle y reconnait Monsieur Autissier en compagnie d’une femme, d’un garçon, et d’une fillette âgés d’une dizaine d’années.
Au bout d’un moment, Monsieur Autissier consulte sa montre, se lève et saisit le petit sac laissé par Berthe.
— Tu viens Fernande ?
Il prend sa main. Sa chaleur la réconforte. Les voilà de nouveau sur la grande place qui lui fait si peur. Heureusement, la maison n’est qu’à quelques pas. Il pousse la grille qui les salue d’un joli grincement. Deux bambins sautent à la corde dans le jardin ils ressemblent beaucoup à ceux de la photographie.
Sur le perron, deux femmes beaucoup plus jeunes que Berthe les regardent approcher. L’une d’elles était, elle aussi, sur la photo. Elle embrasse Monsieur Autissier.
L’autre, une belle brune, grande et mince, s’élance vers l’enfant, lui ouvre les bras, la serre fortement contre elle :
— Claudie, ma petite Claudie… que tu es mignonne !
Elle est en larmes. Pourquoi donc ? Et puis, cette femme se trompe, elle n’est pas Claudie, mais Fernande. Que lui veut-elle ? Elle lui fait mal en la serrant si fort. La petite fille ne comprend rien et elle réclame sa nourrice. Elle veut retourner avec Berthe. Pourquoi l’a-t-elle laissée avec tous ces inconnus ?
Ils passent à table. Les enfants, Pierre et Jeanne, se font des clins d’œil. Les adultes parlent sérieusement. La grande dame brune s’appelle Madelon. Elle ne cesse de la regarder, comme attendrie et anxieuse à la fois. Fernande n’a pas faim, elle sent l’inquiétude l’envahir ; c’est bien étrange tout ce qui lui arrive aujourd’hui. Quand donc Berthe reviendra-t-elle la chercher ? Quelle angoisse !
Soudain, Madelon annonce que son train part dans trois quarts d’heure, qu’elle doit prendre congé et se confond en remerciements auprès de ses hôtes. Elle s’approche de Fernande et la prend à son tour par la main : « nous partons ensemble », lui dit-elle. La petite résiste et pleure ; Madelon hausse le ton, elle a l’air fâchée, elle lui fait peur. Entre deux sanglots, elle appelle sa nourrice, si douce, si calme, qui ne la brusquerait pas ainsi; elle la consolerait doucement. Rien n’y fait et elles se retrouvent de nouveau dans les rues bruyantes.
Madelon marche vite, terriblement vite, et les petites jambes de Fernande n’en peuvent plus. Elles montent dans un train c’est comme plusieurs cars qui se suivent, attachés ensemble. Coup de sifflet sur le quai…
— En voiture…
Le convoi s’ébranle lentement. Fernande est toujours trop petite pour regarder par la fenêtre et comme dans le car, les arbres et les poteaux défilent. Madelon lui parle sans cesse, lui demande de l’appeler Maman… pourquoi Maman puisque c'était Madelon pendant le repas ! Elle lui raconte aussi qu’elles vont à Paris où Papa les attend. Papa ? Qui est-ce ? Fernande ne le connait pas. Tout cela la fatigue et l’inquiète elle fait semblant de dormir.
Madelon la réveille : « nous sommes arrivées » dit-elle. Où donc ? Le quai est noir de monde qui se bouscule. Elle serre sa main très fort, pour ne pas la perdre.
Elles prennent un autobus et traversent la ville grouillante de voitures qui vont en tous sens puis, elles marchent encore et encore ; l’enfant est épuisée.
Madelon l’entraîne dans une petite cour et elles se dirigent à droite, vers trois marches. Fernande lève le nez, impressionnée par cette maison de plusieurs étages. La concierge qui les guettait sort de sa loge, l'examine avec un grand sourire et se retourne vers Madelon :
— Elle est belle comme tout !
De peine et de misère, la petite finit par gravir un autre escalier. Au premier étage, Madelon la hisse jusqu’à la sonnette… Dring, dring, dring… des pas rapides retentissent derrière la porte qui s’ouvre sur un homme d'une quarantaine d'années. Il la prend à son tour dans ses bras, la couvre de baisers, l’appelle lui aussi Claudie (c’est une obsession !), l’éloigne de lui pour mieux la regarder, l’embrasse de nouveau… Il a l’air si heureux ce monsieur qu’il en oublie presque Madelon sur le palier.
Ils finissent par entrer tous les trois dans l’appartement.

La porte se referme sur 26 mois dont on ne reparlera plus jamais ; un passé que chacun s’efforcera de lui faire oublier, avec beaucoup d’amour et en toute bonne foi, pour la « protéger » soi-disant, en accord avec les usages de cette époque.

La petite fille, petit à petit, enfouira profondément ses souvenirs dans le subconscient, jusqu’à les oublier, ne laissant transparaître qu’un strabisme et un bégaiement tenaces, témoins bien involontaires du trouble de cette journée du 6 mai 1943.




Les Éditions Tadine sont membre de :



signale une nouveauté.



Depuis le 10 août 2012